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Orwell et Sigilla, même combat

  • Faust Sophie ANGLADE

Cet été, j’ai lu pour la première fois 1984 de George Orwell. De façon assez surprenante, j’y ai trouvé une résonnance avec le travail que j’ai effectué sur la base Sigilla au cours du mois de juillet, rédigeant des notices Armoiries et Emblématique.

Dans le roman dystopique d’Orwell, paru en 1949, Winston Smith travaille au Ministère de la Vérité. Il réécrit en permanence les archives (journaux, discours, livres, manuels, statistiques) afin qu’elles correspondent au discours officiel en vigueur à cet instant. Au début, l’Océania, le continent qui abrite la Grande-Bretagne post-apocalyptique où se déroule l’histoire, est en guerre contre l’Eurasia et alliée à l’Estasia ; mais cet alignement se renverse et l’Océania entre en guerre contre l’Estasia. Winston et tout le Ministère s’empressent de « corriger » les archives pour qu’il apparaîsse, si on les consultait, que l’Océania a toujours été en guerre contre l’Estasia, et n’a jamais formé d’alliance avec ce continent. Il en va du caractère inébranlable et irréfutable du régime :

« Ce ne sont pas simplement les discours, les statistiques et les archives de toutes sortes qui doivent être mis à jour afin de montrer que les prédictions du Parti sont toujours vérifiées. Le fait est qu’aucun changement de doctrine ou d’alignement politique ne peut jamais être admis. Car changer d’avis, ou même de politique, est un aveu de faiblesse. Si, par exemple, l’Eurasia ou l’Estasia (peu importe laquelle) est aujourd’hui l’ennemi, alors ce pays doit avoir toujours été l’ennemi. Et si les faits disent le contraire, les faits doivent être modifiés. Ainsi l’histoire est-elle continuellement réécrite. Cette falsification quotidienne du passé, dont se charge le Ministère de la Vérité, est tout aussi nécessaire à la stabilité du régime que l’œuvre de répression et d’espionnage mise en place par le Ministère de l’Amour. »
(1984, partie II, chapitre IX)

Le passé est maintenu à travers trois types de sources : les objets, les textes et la mémoire. Le Parti détruit les objets (les photos, les livres anciens, les objets d’avant l’établissement du régime) et réécrit les textes ; comme s’en aperçoit Winston, le passé ne vit donc plus que dans les esprits. Mais ceux-ci sont manipulés par l’État totalitaire, qui contrôle donc complètement le passé, et par là même le présent et le futur.

Les objets et les textes sont la base du travail des historiens, donc des recherches de Sigilla. Les sceaux sont le plus souvent étudiés à partir de moulages, comme il m’a été donné de voir lorsque j’ai visité le centre des archives nationales à Paris avec Clément Blanc-Riehl. Ces moulages ont été réalisés en grande partie au XIXe siècle ; lorsque ni moulage ni sceau originel n’est conservé, il existe parfois des reproductions graphiques, dessinées. Celles-ci sont associées à des armoriaux, les principales sources textuelles qui nous intéressent. La textualité est par essence primordiale en héraldique : le blasonnement, c’est-à-dire la retranscription verbale d’une armoirie, d’une image, en est un des piliers.

Les notices sur lesquelles j’ai travaillé, concernant les Armoiries et l’Emblématique, se trouvent ainsi à la rencontre de l’image et du texte. Il s’agit de renseigner de façon normée (avec un langage précis pour un blasonnement, ou avec des fiches-types) des informations contenues dans une image, une armoirie sur un sceau.

Toutes ces informations ont un sens. Elles en avaient un à l’époque où le sceau a été créé, d’autant plus qu’un sceau était apposé à un document, qui lui-même était daté et localisé. Et si ce sens a parfois été perdu au fil des générations, il s’agit néanmoins de conserver les informations pour pouvoir un jour peut-être retrouver leur signification. Ainsi, modifier les armes, se tromper dans l’identification d’un meuble, attribuer une combinaison à une personne plutôt qu’une autre, c’est modifier le discours que tient le sceau.

Mais l’erreur est humaine. Des centaines d’années séparent le moment de la création du sceau et son inscription dans les fiches de Sigilla, ainsi que de nombreuses étapes. Tout d’abord, dès sa création, l’artisan est susceptible de s’être trompé, d’avoir mal exécuté un meuble, d’avoir sculpté une aigle au lieu d’un griffon, ou encore d’avoir employé des régionalismes, laissé sa touche personnelle. Puis le sceau a peut-être été consigné dans un armorial : la description aura peut-être été simplifiée, ne retenant que la composition des armoiries et non les éléments d’emblématique qui l’entourent. L’objet matériel lui-même peut être affecté par le temps, décontextualisé en étant séparé de son document d’origine, endommagé, ou même détruit. Lorsque le chercheur de Sigilla le découvre, il n’est pas aisé de rendre justice à l’objet d’origine.

Un exemple d’une gravure exceptionnelle.
René Ier d’Anjou – sceau – Roi de Sicile – 1434/1436

C’est là toute la complexité et la richesse de ces recherches. Il s’agit de faire un compte-rendu le plus exhaustif et honnête possible du sceau d’origine : ses armoiries, sa composition emblématique, son contre-sceau, le document auquel il était rattaché…, et poser cette base factuelle. Mais il faut aussi retranscrire la partie immergée de l’iceberg : toutes ses particularités, les évènements connus de sa vie et les lacunes, signaler les différences entre une description issue d’un armorial et un blasonnement moderne découvertes à la faveur d’une nouvelle observation. La base Sigilla permet de poser une description fidèle d’une armoirie, mais aussi montrer toutes ses variantes. Toutes les notices sont établies à la lumière des connaissances actuelles, aussi proches que possible des sceaux d’origine et de leur sens, en tentant de limiter les approximations et en recensant celles qui ont déjà été faites.

C’est donc tout l’inverse du travail de sape effectué au Ministère de la Vérité de 1984, et c’est ce que semble appeler Orwell, en creux, en écrivant cette dystopie. Loin de détruire les preuves et le passé, nous tentons de les consigner. Plutôt que de créer un présent éternel effaçant l’ancien, il s’agit d’éclairer le passé pour ne pas l’oublier et fonder notre futur sur ses exemples et contre-exemples. Et au lieu de la propagande totalitaire, la correction et la censure d’archives accessibles à personne, nous embrassons la démocratie et l’information partagée au-delà des frontières, via Internet.

Lire 1984 durant mon stage chez Sigilla a donné de la profondeur à mon travail. À ma petite échelle, juste après ma dernière année de licence, pendant un petit mois, quelques heures par semaine passées à écrire quelques notices, j’ai aussi pu réfléchir au passé, au futur, à la dystopie, la littérature, à l’utilité d’une science pas « dure », et à sa profonde humanité.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ckasteleiner (18 septembre 2026). Orwell et Sigilla, même combat. SIGILLA. Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16sw6


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