- Jean-Christophe Blanchard, Université de Lorraine, CRULH, F-54
L’empreinte du sceau équestre de René II ici présentée est, à notre connaissance, actuellement, la plus complète qui nous soit parvenue (René II de Lorraine – Ad 54 – 1 J 376 | SIGILLA). L’acte auquel elle est appendue est conservé à Nancy aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle sous la cote 1 J 376. Il fut donné à Pont-à-Mousson le 13 juillet 1494. René II, roi de Jérusalem et de Sicile, duc de Lorraine et de Bar, marquis, comte de Provence, de Vaudémont et de Harcourt, y cède à son oncle Jean, bâtard de Vaudémont (†1509), les seigneuries de Florennes et de Pesche [1] en compensation de dix mille écus d’or qu’il lui avait donnés « … pour les bons, grans, louables, notables et agreables services [qu’il], en l’an mil quatre cens soixante et saize (…), nous fit a l’encontre de feu nostre tres chier seigneur et cousin le duc Charles de Bourgongne que Dieu absoille qui lors tenoit assigee nostre ville de Nancey et meismement a la tres victorieuse journee que eusmes a l’encontre de luy a laquelle nostredit oncle se pourta vertueusement sans habandonner nostre personne et aussi en recompence d’aucuns prisonniers qu’il y print et delivra par nostre ordonnance… ». Le duc prie Jean de Hornes, évêque de Liège (1484-1505) et seigneur de ces terres, de recevoir le serment de son oncle. Le scellement est annoncé par la formule suivante : « Et affin que ce soit ferme chose et estable a tousjours mais, nous avons fait mectre notre seel a ces presentes signees de notre main. »
L’utilisation de la matrice de ce sceau équestre est attestée de 1473 à 1505 [2]. En conséquence, sa légende : S(igillum) RENATI LOTHORINGIE DVCIS MARCHIONIS VAVDEMONTIS ET DE HARICVRIA COMITIS n’est plus en accord avec la titulature du souverain telle qu’elle est donnée dans l’acte de 1494. En effet, duc de Lorraine à la mort de son cousin Nicolas d’Anjou en 1473, René II ne fut officiellement reconnu duc de Bar qu’après le décès de sa mère Yolande d’Anjou survenu le 23 février 1484 [3]. René II fut donc bien d’abord duc de Lorraine, comte de Vaudémont et d’Harcourt, avant de devenir également duc de Bar mais aussi de s’intituler roi de Jérusalem et de Sicile, comme son grand-père avant lui. Ces prétentions, contestées et interdites par le roi de France dès 1491, étaient encore pourtant affirmées dans la légende d’un autre sceau qu’il utilisa de 1504 à 1506 : RENATUS II DEI GR(ati)A H(ie)R(usa)L(e)M ET SICILIE REX LOTHOR(ingie) ET BAR(ri) DUC(is)[4].
Mesurant environ 110 mm de diamètre, l’empreinte appendue à l’acte de 1494, comporte, outre sa légende, une représentation du prince à cheval. La monture galope vers la droite sur une terrasse herbue. Le duc est revêtu d’une cotte aux armes écartelées, aux 1 et 4 : Lorraine (d’or à la bande de gueules chargée de trois alérions d’argent) ; aux 2 et 3 : en chef, tiercé de Hongrie (fascé d’argent et de gueules), d’Anjou ancien (d’azur semé de fleurs de lis d’or au lambel de gueules) et de Jérusalem (d’argent à la croix de Jérusalem d’or accompagnée de quatre croisettes du même), en pointe, parti d’Anjou moderne (d’azur semé de fleurs de lis d’or à la bordure de gueules) et de Bar (d’azur semé de croisettes recroisetées au pied fiché d’or, à deux bars adossés du même) ; sur le tout Aragon (d’or à quatre pals de gueules) ; il est armé d’une épée qu’il tient de sa main droite et porte, de l’autre, un bouclier sur lequel sont répétées les armoiries de la cotte, également reprises sur la housse du cheval. La tête de l’animal est ornée d’un plumail d’autruche. Le heaume du duc est quant à lui cimé d’une aigle essorante issant d’une couronne. Enfin, le champ est semé de fleurs de lis.
Ce sceau est très nettement calqué sur celui de son prédécesseur et cousin, Nicolas d’Anjou (Nicolas Ier de Lorraine-Anjou – grand sceau | SIGILLA). Il s’agissait, pour René II, de marquer la parenté qui les unissait et d’affirmer la continuité dynastique qui en découlait. L’allure générale des deux sceaux, d’un diamètre quasi équivalent (celui de Nicolas mesure 100 mm), est globalement très proche, mais l’analyse fine de l’un et de l’autre permet logiquement de les distinguer.
En premier lieu, la légende ne laisse aucun doute sur l’identité des possesseurs : S(igillum) RENATI…, d’un côté, S(igillum) NICOLAI PRIMOGENITI ARAGONVM DVCIS CALABRIE ET LOTHORINGIE AC PRINCIPIS GERVN(de), de l’autre. Les armoiries aussi les distinguent clairement. Nicolas porte un écu à six quartiers (Hongrie, Anjou ancien, Jérusalem, Anjou moderne, Bar et Lorraine) sur lequel broche en cœur un écu aux armes d’Aragon et René II, les armoiries de son père Ferri II de Lorraine écartelées de celles de sa mère Yolande d’Anjou qui sont en fait les mêmes que celles utilisées par René Ier de 1466 à 1480 [5]. Les cimiers sont également fort différents. Ayant opté pour le cimier traditionnel de la maison de Lorraine à l’aigle, René II souhaite montrer qu’il descendait des ducs de Lorraine. Apparue sur le sceau équestre de Raoul, l’aigle est aussi visible sur les sceaux des petits-fils de ce dernier, Charles II, duc de Lorraine, et Ferri, comte de Vaudémont, tige des ducs de Lorraine issus de la seconde maison de Vaudémont [6]. Son fils Antoine et son petit-fils Ferri II, le père de René II, portaient également ce cimier à l’aigle [7]. En revanche, Nicolas usait en guise de cimier de la double fleur de lis de la maison de France. Comme son père Jean d’Anjou et son grand-père René Ier, dont les sceaux sont par ailleurs des imitations des sceaux ante susceptum des rois de France Charles VII et Louis XI [8]. Nicolas souhaitait, par une certaine proximité sigillaire, marquer la filiation de la seconde maison d’Anjou avec les princes des lis. Notons que René II n’oubliait pas non plus l’héritage angevin et sa proximité avec le royaume, prince des lis par sa mère, il semait le champ de son sceau de l’emblème de la monarchie française.
Le revers de ce sceau était généralement contre-scellé par un sceau armorial anépigraphe de 40 mm portant les armes écartelées de l’avers tenues par un ange. Ce contre-sceau est également très proche de celui de Nicolas qui mesure 40 mm de diamètre, qui est lui aussi anépigraphe et armorial et dont le tenant est un ange, une autre référence à l’emblématique des rois de France[9].
Ce beau sceau équestre affichait la double ascendance de René II et légitimait pleinement son accession inattendue au trône ducale de Lorraine après la mort brutale de son cousin.
[1] Belgique, province de Namur, arrondissement de Philippeville. Ces terres étaient en possession de la maison de Lorraine depuis le mariage d’Isabeau de Rumigny avec Thiébaut II en 1278.
[2] H. Collin, Sceaux de l’histoire de Lorraine, Lotharingia I, 1988, p. 102-103 ; C. de Mérindol, « La politique du duc de Lorraine René II (1473-1508) à l’égard de la seconde maison d’Anjou, de la France et de la Bourgogne, d’après le témoignage de l’emblématique et de la thématique », dans Les pays de l’entre-deux au Moyen Age : questions d’histoire des territoires d’Empire entre Meuse, Rhône et Rhin, Actes du 113e congrès national des sociétés savantes (Strasbourg, 1988), Paris, 1990, p. 61-114, ici p. 112. Une empreinte de la même matrice semble encore avoir été appendue à un acte de 1505 conservé dans les fonds de l’abbaye de Saint-Hubert : https://search.arch.be/fr/rechercher-des-archives/resultats/inventaris/inleiding/zoekterm/lorraine/eadid/BE-A0510_005990_005868_FRE/inventarisnr/I599058683900329/level/file (consulté le 21 septembre 2022). On me permettra également de renvoyer à mon article : « Innover dans le respect de la tradition : les sceaux équestres des ducs de Lorraine de René II à Charles III (1473-1608) », dans M. Libert et J.-F. Nieus (éd.), Le sceau dans les Pays-Bas méridionaux, Xe-XVIe siècles. Entre contrainte sociale et affirmation de soi. Actes du colloque de Bruxelles et Namur, 27-28 novembre 2014, Archives et bibliothèques de Belgique, numéro spécial 103, Bruxelles, 2017, p. 313-328.
[3] G. Poull, La maison ducale de Lorraine, p. 172-175, 186-187 et 190-199 ; H. Say et H. Schneider (dir.), Le duc de Lorraine René II et la construction d’un état princier, Lotharingia XVI, 2011 ; J.-C. Blanchard et H. Schneider (dir.), René II, lieutenant et duc de Bar (1473-1508), Annales de l’Est, n° spécial, 2014.
[4] C. de Mérindol, « La politique du duc de Lorraine René II (1473-1508) », p. 113, sceau n° 3.
[5] En chef : Hongrie, Anjou ancien et Jérusalem, en pointe : Anjou moderne et Lorraine, sur le tout : Aragon.
[6] H. Collin, Sceaux de l’histoire de Lorraine, p. 93, n° 56, p. 96-97, n° 60, 61 et 62 ; DR n° 206 et 207.
[7] H. Collin, Sceaux de l’histoire de Lorraine, p. 98, n° 63 et p. 100-101, n° 67.
[8] Id., p. 240 et 250-251 ; M. Dalas, Corpus des sceaux français du Moyen Age, t. II : Les sceaux des rois et de régence, Paris, 1991, p. 240, n° 59 et p. 267, n° 186.
[9] C. de Mérindol, Le roi René et la seconde maison d’Anjou. Emblématique Art Histoire, Paris, 1987, p. 86-88 et 252.
























